Géométries cristallines

Géométries cristallines, 2018

Dans la lumière du fluo et des velux recouverts de calque, sur un sol blanchi, elles existent à la limite de l’invisible. Le visiteur a dû revêtir des surchaussures pour arpenter la zone déclarée immatérielle. Deux sculptures occupent l’espace : l’une monte en stalagmite à 2,5 m de hauteur, l’autre s’étale en coupe stratigraphique. Si les formes donnent l’illusion d’avoir émergé du sol, c’est moins le mimétisme de la nature qui frappe le regard que la façon dont l’humain cherche à le saisir, avant de le transformer en abstraction, le faire migrer dans d’autres champs disciplinaires.

Après avoir été modélisées en trois dimensions par ordinateur, les œuvres de calque et d’acier cuivré font ici apparaître leurs structures cristallines. Au départ de la série1, il y’a le souvenir des explorations spéléologiques, la cristallisation du calcaire dans les concrétions rocheuses et leur transposition architecturale. Colonne aux tambours en équilibre ou assise de modules irréguliers, l’œuvre interroge la réappropriation des forces constructives par l’humain. Des plans de cadastres sur calques s’enroulent sur certaines tiges, comme une formation anthropique qui donnerait l’illusion du naturel. Puis très vite, il y’a la mise en œuvre de cette matière en atelier pour penser l’autonomie de la sculpture et ses questionnements propres : la masse qui n’existe que par ses arrêtes, la ligne qui devient volume, le piédestal, la relation tissée avec l’environnement. Aussi, sculpter, est-ce depuis longtemps requalifier le vide pour lui conférer une densité. L’artiste suggère ici un parallèle avec l’acte du mineur qui progresse en souterrain et « invente des espaces » (S. Thiou) en recourant à des pailles explosives, avant de les signer de son nom. C’est le présupposé de l’historien de l’art et conservateur Henri Focillon quand il écrit que « L’espace est le lieu de l’œuvre d’art, mais il ne suffit pas de dire qu’elle y prend place, elle le traite selon ses besoins, elle le définit, et même elle le crée tel qu’il lui est nécessaire 2». Ou le constat du sculpteur britannique Henry Moore quand il explique le vide est la véritable forme « prévue 3», c’est-à-dire imaginée à partir de la pierre qui le contient en pensée.

Pourtant, Simon Thiou adopterait plutôt le temps du minéral que celui de la brutalité de l’explosif. Réalisant toutes les pièces de façon artisanale, à l’aide d’instruments bricolés, du roulement du calque au cuivrage des rondelles d’inox par électrolyse, c’est la répétition du geste contrôlé qui domine. « Faites de temps » (S. Thiou), les sculptures, dans une forme d’introspection, sédimentent plusieurs phases d’expérimentation du matériau. Elles tirent vers une croissance millénaire mais se projettent tout autant vers le futur. Comme si le calque portait un projet en devenir. Comme si la sculpture flirtait avec la maquette – un peu trop grande, un peu trop bancale. Le maillage final traduit, en effet, les qualités du dessin dans l’espace. Il faut, en tant que spectateur, se donner le temps d’étudier comment les choses s’articulent afin de goûter le suc de ces formes épurées jusqu’à l’os. Découvrir, par exemple, ce que les soudures ont d’humain dans leur maladresse. Ou que la partie inférieure de la sculpture verticale est construite de tiges laissées nues. En laissant les formes flotter, la base, plus fine, crée un socle paradoxal qui cherche à se soustraite.

Avec la politesse d’une œuvre qui ne révèle pas ses secrets de fabrication, l’installation joue bien davantage sur la perception que nous en avons. Choisissant des matériaux ambigus, l’artiste fait affleurer leur dimension fantomatique. La matité du calque pourrait ainsi évoquer la cire. L’éclairage zénithal, variant au gré du jour, accentue les reliefs de l’ensemble ou diffuse les contours. Vidés de leur substance, les assemblages nous font finalement entrer dans un espace virtuel. Peu à peu, ces blocs erratiques creusent l’écart entre le réel et sa représentation. Abandonnant les couches géologiques modélisées dont elles s’inspirent, déplacées et décontextualisées, les formes acquièrent alors une qualité d’abstraction.


Ilan Michel


1 Une première œuvre vient d’être réalisée au début de l’année 2018 : Simon Thiou, Géométrie cristalline, 2018, calque, acier cuivré, chaux éteinte et résidus de carbure de calcium, 370 x 100 x 100 cm. Œuvre réalisée grâce à l’Aide Individuelle à la Création / DRAC Pays de la Loire.

2 Henri Focillon, Vie des formes, Paris, PUF, 1934, p.21.

3 « Un trou peut en soi avoir autant de significations étranges qu’une masse solide. La sculpture dans l’air est possible : la pierre comprend simplement le vide, qui est la forme “visée”, prévue à proprement parler. » (Henry Moore, 1967) ; citation d’après Eduard Trier, Bildhauertheorien im 20. Jahrhundert, 2de éd., Berlin, 1982, p. 56.